Infames Romani

Pâtissier

Numéro
61
Identité
Catégorie
Procédures censoriales
Sous catégorie
Retrait du cheval public
Date de l'épisode
-142
Source
Source

Plut., Apophth. Scipio min., 11 = Moralia, 200 D-E : Ἀποδειχθεὶς δὲ τιμητὴς νεανίσκου μὲν ἀφείλετο τὸν ἵππον, ὅτι δειπνῶν πολυτελῶς, ἐν ᾧ χρόνῳ Καρχηδὼν ἐπολεμεῖτο, μελίπηκτον εἰς σχῆμα τῆς πόλεως διαπλάσας καὶ τοῦτο Καρχηδόνα προσειπὼν προύθηκε διαρπάσαι τοῖς παροῦσι· καὶ πυνθανομένου τὴν αἰτίαν τοῦ νεανίσκου δι’ ἣν ἀφῄρηται τὸν ἵππον ‘ἐμοῦ γάρ’ ἔφη ‘πρότερος Καρχηδόνα διήρπασας.


Ayant été nommé censeur, il enleva à un jeune chevalier sa monture parce qu’à l’occasion d’un repas fastueux, au temps de la guerre contre Carthage, il avait fait confectionner un gâteau de miel ayant la forme de cette ville et qu’il l’avait servi aux convives en l’appelant Carthage pour qu’ils le fissent disparaître ; et comme le jeune homme demandait la raison pour laquelle on lui enlevait son cheval, « C’est que, dit Scipion [Émilien], tu as fait disparaître Carthage avant moi » (trad. F. Fuhrmann, CUF).

Notice
Notice

Notre personnage, que nous avons nommé par commodité le « Pâtissier », était présent au siège de Carthage lors de la troisième guerre Punique[1]. Cet exemple de la sévérité des censeurs n’est rapporté que par Plutarque, qui, à défaut du nom du jeune homme, transmet plusieurs informations intéressantes. Le nom du censeur tout d’abord, Scipion Émilien, qui nous permet de dater cette anecdote de 142-141[2]. La sanction ensuite : le retrait du cheval public. À partir de là, nous pouvons en déduire que notre personnage était un jeune chevalier et qu’il servait comme tel quatre ans plus tôt à Carthage. Le statut équestre et le fait qu’il puisse se permettre de servir un superbe gâteau dans un « repas fastueux » en pleine campagne militaire suggèrent qu’il s’agissait certainement d’un jeune aristocrate, probablement de famille sénatoriale sinon noble. Dans ce cas, il avait peut-être été emmené par Scipion comme légat ou peut-être était-il déjà tribun militaire, à moins qu’il n’accomplît son service parmi la cavalerie. En 142, il n’avait pas entamé de carrière politique puisque Plutarque indique uniquement un retrait du cheval public. Il ne dit rien sur une exclusion du Sénat ou un refus de l’inscrire sur l’album, ce qu’il n’aurait pas manqué de préciser s’il avait eu l’information sous la main afin de renforcer cet exemple de sévérité. En effet, la force de l’anecdote repose sur l’opposition entre le caractère futile du motif et la rigueur de la sanction.


Plutarque rapporte également les propos tenus par le censeur au jeune homme demandant des explications lors de sa comparution durant la recognitio equitum[3]. T. Mommsen a considéré que la réplique de Scipion explicitait les raisons du châtiment. Il s’agirait d’une « conduite irrespectueuse en face des magistrats et spécialement des censeurs »[4]. Ici, c’est l’insulte faite au général en symbolisant et en devançant le résultat d’une bataille essentielle contre le pire ennemi de Rome, Carthage. C’est ainsi que le comprenait aussi Plutarque qui voulait signaler à ses lecteurs l’austérité des censeurs romains. C. Nicolet développa cette idée en supposant que le jeune homme plaisantait, avec ce gâteau, la campagne en cours et donc la gloire de Scipion[5]. Cependant, d’autres raisons sont suggérées par cet extrait. Auparavant, il faut remarquer que les propos de Scipion sont avant tout une raillerie proférée à l’encontre du jeune chevalier. Il fit d’autres bons mots lors de sa censure qui passèrent également à la postérité[6]. La réplique ne doit donc être prise en compte que comme une moquerie sur un détail de la vie de notre personnage, mais un détail symbolique[7]. En s’appuyant sur les indications de Plutarque, E. Schmähling avait émis l’hypothèse que Scipion avait blâmé le jeune chevalier pour son gaspillage et sa débauche[8]. Dans le même ordre d’idée, A. E. Astin avait conjecturé que Scipion reprochait une vie trop luxueuse[9], ce qui nous semble pertinent. En effet, le gâteau fut produit à un banquet, dans un camp romain, alors que le siège de Carthage était en cours ! Le jeune homme n’avait pas pu, apparemment, s’empêcher de poursuivre sa vie fastueuse lorsqu’il rejoignit Scipion en Afrique. Par là, il révélait une conduite indigne pour quelqu’un appelé à offrir l’exemple lors des batailles et peut-être à exercer des charges publiques[10]. Ce seul gâteau représentait donc à la fois l’irrespect envers Scipion et même l’hybris du jeune homme, annonçant la fin de Carthage avant même la bataille, mais il symbolisait aussi la vie opulente à laquelle il n’avait pas mis un terme en arrivant au camp. Pour cela, Scipion lui retira son cheval et se moqua de lui lorsqu’il demanda des explications parce qu’il ne comprenait toujours pas l’indignité de sa conduite.




[1] Il est envisageable d’identifier ce personnage à Ti. Asellus (cf. notice n° 58) mais cela reste pure conjecture.


[2] MRR, 1, p. 474-475 et Suolahti 1963, p. 393-398.


[3] Cf. Bur 2018, chapitre 3.1.


[4] Mommsen 1889-1896, 4, p. 57.


[5] Nicolet 1966-1974, 1, p. 86.


[6] Cf. notice de Ti. Asellus n° 58.


[7] Astin 1967, p. 120 n. 3.


[8] Schmähling 1938, p. 62.


[9] Astin 1967, p. 120.


[10] Sur l’austérité de Scipion-Émilien et son mépris de la jeunesse dorée : Macrob., Sat., 3, 14, 6-7.

Bibliographie
Bibliographie

Astin 1967 : Astin A. E., Scipio Aemilianus, Oxford, 1967.


Bur 2018 : Bur C., La Citoyenneté dégradée : une histoire de l’infamie à Rome (312 avant J.-C. – 96 après J.-C.), Rome, 2018.


Mommsen 1889-1896 : Mommsen T., Le Droit public romain, Paris, 1889-1896 (8 vol.).


Nicolet 1966-1974 : Nicolet C., L’Ordre équestre à l’époque républicaine (312-43 av. J.-C.), Paris, 1966-1974 (2 vol.).


Schmähling 1938 : Schmähling E., Die Sittenaufsicht der Censoren, Stuttgart, 1938.


Suolahti 1963 : Suolahti J., The Roman censors : a study on social structure, Helsinki, 1963.


Clément Bur, Infames Romani n°61, Albi, INU Champollion, Pool Corpus, 2018, mis à jour le