Infames Romani

M. Cornelius Scipio Maluginensis [348]

Numéro
9
Identité
Catégorie
Procédures censoriales
Sous catégorie
Eviction du Sénat
Date de l'épisode
-174
Références prosopographiques

F. Münzer, RE, 4/1, 1900, col. 1431-1433, n° 325 s. v. Cornelius ; K.-L. Elvers, Neue Pauly, 3, 1997, col. 177, [I 66] ; Etcheto 2012, p. 189-190, n° 41 ; DPRR n° CORN1320.

Source
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Liv., 41, 15, 9-10 (a. 176) : P. Licinius Crassus sacrificiis se impediri sollemnibus excusabat, ne in prouinciam iret ; <ei> citerior Hispania obuenerat. Ceterum aut ire iussus aut iurare pro contione sollemni sacrificio se prohiberi. Id ubi in P. Licinio ita statutum est, et ab se uti iusiurandum acciperent M. Cornelius postulauit, ne in Hispaniam ulteriorem iret. Praetores ambo in eadem uerba iurarunt.


P. Licinius Crassus alléguait, lui, comme raison de ne pas partir pour sa province, l’obligation où il était de faire des sacrifices solennels : il avait obtenu l’Espagne citérieure. Mais on lui ordonna soit de s’y rendre, soit de jurer devant l’assemblée qu’il en était empêché par un sacrifice solennel. Quand on eut pris cette décision à l’égard de P. Licinius, M. Cornelius demanda qu’on lui permît à lui aussi de prêter serment pour ne pas partir pour l’Espagne ultérieure. Les deux préteurs jurèrent selon la même formule (trad. P. Jal, CUF).


 


Liv., 41, 27, 1-2 (a. 174) : De senatu nouem eiecerunt ; insignes notae fuerunt M. Corneli Maluginensis, qui biennio ante praetor in Hispania fuerat.


Neuf sénateurs furent exclus par eux ; dignes d’être relevés sont les blâmes adressés à M. Cornelius Maluginensis qui, deux ans auparavant, avait été préteur en Espagne (trad. P. Jal, CUF).


 


Liv., 42, 10, 4 (a. 173) : Concors et e re publica censura fuit. Omnes, quos senatu mouerunt quibusque equos ademerunt, aerarios fecerunt et tribu mouerunt ; neque ab altero notatum alter probauit.


La concorde règne entre les censeurs et leur action fut conforme à l’intérêt de l’État. Tous ceux qu’ils exclurent du Sénat et ceux auxquels ils enlevèrent leur cheval furent, par eux, mis au rang des aerarii et changés de tribu ; aucun des citoyens flétris par l’un des censeurs ne trouva un appui chez l’autre (trad. P. Jal, CUF).

Notice
Notice

La confrontation des sources a permis depuis longtemps d’identifier le Maluginensis exclu du Sénat par les censeurs de 174 avec le préteur de 176[1]. Il s’agirait donc de M. Cornelius Scipio Maluginensis dont la parenté avec les Scipions est mal établie notamment car le praenomen Marcus leur est étranger et le cognomen celui d’une ancienne stirps qui avait connu son apogée aux Ve-IVe siècles et qui semblait avoir disparu[2]. Né au plus tard en 215, nous ne connaissons rien d’autre de sa carrière[3], mais une fois encore nous devons supposer qu’il fut au moins questeur avant 179 pour pouvoir être eiectus du Sénat par les censeurs de 174[4]. Puisque notre personnage était sénateur vraisemblablement depuis au moins 179, qu’il fut préteur en 176 et exclu en 174, il est probable que le motif de l’exclusion se situe dans les dernières années 176-174. Nous pourrions supposer une indulgence des censeurs de 179 pour une faute antérieure qui aurait finalement été punie par ceux de 174, mais nous ne voyons pas pourquoi imaginer une telle histoire pour un personnage somme toute peu connu et sans doute peu influent. De même, une faute suffisamment connue l’aurait discrédité et il aurait certainement eu du mal à obtenir les soutiens qui lui permirent de devenir préteur. Ainsi Maluginensis fut selon toute probabilité exclu du Sénat pour une faute qu’il aurait commise soit lors de sa préture, soit lors des années qui la suivirent. C’est la solution proposée par F. Münzer qui relie l’exclusion du Sénat au serment prêté par Maluginensis lors de sa préture en 176[5]. P. Licinius Crassus avait reçu du sort l’Espagne citérieure et Maluginensis l’Espagne ultérieure[6] alors que ces provinces étaient en proie à une révolte que les Romains ne réussissaient pas à mater. Face à ces difficultés, Crassus refusa de se rendre dans sa province prétextant ses obligations religieuses. La réticence du préteur était suffisamment claire pour qu’on l’obligeât à prêter serment pro contione sur la véracité de son excuse, ce à quoi il se plia. Maluginensis qui, pour les mêmes raisons, ne devait pas vouloir rejoindre sa province, décida d’imiter Crassus et ils prêtèrent serment tous les deux, ce qui eut pour conséquence de laisser en poste les anciens propréteurs. F. Münzer, suivi par T. C. Brennan, suppose que le prétexte trouvé par Crassus était sans doute peu digne d’un sénateur mais néanmoins valable, alors que pour Maluginensis, qui avait juré avec les mêmes termes (in eadem uerba), il devait être mensonger[7]. Aussi les censeurs de 174[8] sanctionnèrent-ils Maluginensis qui, en se parjurant, s’était révélé indigne de sa préture, et même indigne d’être un bon citoyen romain qui affronte le danger pour la res publica. Il fut exclu du Sénat mais aussi changé de tribu et relégué parmi les aerarii[9]. Cette interprétation concorde avec le fait qu’aucune trace de blâme envers Crassus ne nous est parvenue. Si l’excuse avancée par ce dernier était valable bien que douteuse, celle de Maluginensis devait être une imitation malhabile et honteuse. La mauvaise réputation qui s’attacha à son nom pourrait se voir dans le fragment d’un discours de Caton que H. H. Scullard considère dirigé contre Maluginensis[10]. Nous pouvons comprendre religiosor comme une allusion à l’affaire du faux-serment tandis que incultior ou publicis negotis repulsior feraient référence au bon mot qu’il avait eu en 180[11]. Toutefois l’appellation de chevalier (ecquis) irait à l’encontre d’une rélégation parmi les aerarii puisque cela signifiait une inscription dans les dernières centuries[12]. Il n’est donc pas certain qu’il faille identifier le Cornelius de ce discours à notre personnage[13].


En conclusion, tout porte à croire que M. Cornelius Scipio Maluginensis vit sa carrière brisée par cette exclusion qui le stigmatisa comme un personnage pusillanime et indigne d’être un magistrat romain à une période où les guerres étaient si nombreuses. Nous ne disposons d’aucune indication sur son éventuelle descendance.






[1] MRR, 1, p. 400.


[2] F. Münzer, RE, 4/1, 1900, col. 1431-1433, n° 325 s. v. Cornelius qui s’appuie sur Liv., 41, 14, 5 et 15, 5 pour faire du préteur à qui le sort attribue l’Espagne ultérieure M. Cornelius Scipio Maluginensis ; MRR, 1, p. 400. Etcheto 2012, p. 190 propose d’en faire « le représentant isolé d’une lignée cousine distincte de celle de Scipion Barbatus, mais probablement issue, comme elle, du Scipio (Maluginensis) de l’époque de Camille ».


[3] F. Münzer, RE, 4/1, 1900, col. 1431-1433, n° 325 s. v. Cornelius ; K.-L. Elvers, Neue Pauly, 3, 1997, col. 177, [I 66] et MRR, 2, p. 556 et Etcheto 2012, p. 189-190, n° 41 le signalent uniquement comme préteur en 176. Ce dernier déduit de l’application de la lex Villia annalis qu’il était né avant 215.


[4] Cf. Bur 2018, chapitre 4.1. Pour un cas proche voir L. Cornelius Scipio notice n° 8. Ici, il serait possible que Maluginensis ne fût entré au Sénat que grâce au ius s. d. qu’il avait acquis grâce à sa préture de 176 : il aurait donc été praeteritus par les censeurs de 174 et il faudrait alors supposer que Tite-Live, par commodité n’aurait pas distingué les deux procédures. Toutefois, nous ne pensons pas que cette hypothèse soit valable, notamment car Tite-Live présente des exclusions exceptionnelles d’anciens magistrats curules et qu’il fait d’habitude la distinction.


[5] F. Münzer, loc. cit. qui s’appuie sur Liv., 41, 15, 9-10.


[6] Liv., 41, 15, 5.


[7] F. Münzer, loc. cit. et Brennan 2000, 1, p. 147 ; voir aussi Kunkel et Wittmann 1995, p. 444 n. 181.


[8] MRR, 1, p. 404 et Suolahti 1963, p. 366-371.


[9] Liv., 41, 27, 1-2 et Liv., 42, 10, 4.


[10] Caton l’Ancien, Contra Cornelium ad populum, frg. 204 Malcovati (ap. Fest., p. 364 L.) : ecquis incultior, religiosior, desertior, publiciis negotiis repulsior ? Cf. Scullard 1973, p. 268 et Etcheto 2012, p. 190.


[11] Cic., de Orat., 2, 260 : Ex eodem hoc uetus illud [est], quod aiunt Maluginensem illum Scipionem, quom ex centuria sua renuntiaret Acidinum consulem praecoque dixisset : « Dic de L. Manlio – Virum bonum, inquit, egregium[que] ciuem [esse] arbitror » (« Un autre est cette ancienne répartie attribuée à Scipion Maluginensis. Il avait à notifier, au nom de sa centurie, l’élection d’Acidinus comme consul. Le héraut lui ayant demandé : “Et L. Manlius, qu’as-tu à en dire ? – Que je l’estime un honnête homme, répondit-il, et un excellent citoyen” », trad. E. Courbaud, CUF)


[12] Cf. Bur 2018, chapitre 4.4.


[13] Soulignons que nous n’avons aucun indice pour déterminer à quelle occasion Caton prononça ce discours contra Cornelium apud populum et qu’il y a d’autres candidats (en particulier Scipion l’Asiatique lors du retrait de son cheval en 184 cf. notice n° 53) pour recevoir ces insultes du Censeur.

Bibliographie
Bibliographie

Brennan 2000 : Brennan T. C., The Praetorship in the Roman Republic, New York – Oxford, 2000 (2 vol.).


Bur 2018 : Bur C., La Citoyenneté dégradée : une histoire de l’infamie à Rome (312 avant J.-C. – 96 après J.-C.), Rome, 2018.


Etcheto 2012 : Etcheto H., Les Scipions. Famille et pouvoir à Rome à l’époque républicaine, Bordeaux, 2012.


Kunkel et Wittmann 1995 : Kunkel W. et Wittmann R., Staatsordnung und Staatspraxis der römischen Republik, 2, Die Magistratur, Munich, 1995.


Scullard 1973 : Scullard H. H., Roman Politics : 220-150 B.C., Oxford, 1973².


Suolahti 1963 : Suolahti J., The Roman censors : a study on social structure, Helsinki, 1963.


Clément Bur, Infames Romani n°9, Albi, INU Champollion, Pool Corpus, 2018, mis à jour le 2018-09-19